Pillage de l’art africain DONGALA KODI Jean-Baptiste

samedi 16 avril 2011
par jeanclaude
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Un phénomène ancien, général et récurrent

Le pillage des oeuvres d’art n’est pas un phénomène nouveau. Les pays riches ont toujours su profiter du manque de protection des pays pauvres ou encore sous domination, et prétexter une pratique culturelle pour se servir dans le patrimoine de ces derniers. La visite de salles ethnographiques des musées allemands, britanniques, français permet d’en comprendre l’ampleur. Et les collections d’égyptologie de ces musées attestent du pillage effréné des sites archéologiques d’un pays qui ne se protégeait pas encore, jusqu’à ce qu’Auguste Mariette crée le musée archéologique du Caire et organise la lutte contre le pillage. André Malraux, lui-même n’a-t-il été condamné en 1924 pour avoir découpé des bas-reliefs dans un temple indochinois ?
Des trésors italiens ont été pillés par Napoléon, des frises du Parthénon se retrouvent au British Museum, des colonnes de marbre de Leptis Magna (Libye) au château de Versailles, dans le parc de Windsor et certains marbres dans la cathédrale de Rouen. Les contestations et demandes de restitution formulées actuellement par de nombreux pays révèlent l’ampleur des déprédations commises par les peuples alors dominants, et le démontage-remontage des châteaux français aux riches USA ne paraissent qu’anecdotiques.
En 1997, l’Unesco recensait le pillage à 90 % des sites Bura (Niger), l’arrestation de 560 pillards en Turquie avec 100000 oeuvres volées, le viol de 100000 tombes et de 5O% des sites précolombiens, le pillage des églises et musées en Croatie notamment.
Actuellement les "arts premiers" sont en vogue et l’art africain, du Sénégal à l’Afrique du Sud, est tout particulièrement prisé par les collectionneurs et objet de pillage : Est célèbre l’exemple de la statue bangwa arrachée au Cameroun en 1897, vendue 29000 dollars en 1966 et 3,1 millions de dollars en 1990 ! En France, le Louvre accueille les collections du futur "Musée des arts premiers" de Jacques Chirac et le Musée Dapper s’agrandit. Tout cela révèle un phénomène de mode pour les arts primitifs africains, continuant l’ attrait déjà ancien pour ces arts par les Picasso, Vlaminck, Derain, Matisse, des surréalistes, génération se ressourçant au contact de formes nouvelles). Cette captation sauvage des objets africains ("Achetons tout en masse et accumulons dans nos musées pour sauver de la destruction les produits de la civilisation des sauvages" disait au XIXe un certain Bastian) a été jalonnée d’étapes comme l’Exposition Universelle de 1878, le musée ethnographique du Trocadéro de 1882, le musée royal de Tervuren en 1882, celui de l’Homme à Paris. Tout gamin, dans les années cinquante, je me souviens d’avoir innocemment accompagné un collectionneur suisse collectant des masques bakota à Komono (Congo-Brazzaville).

Un pillage lucratif

Le revenu annuel tiré du trafic des biens culturels, estimé à six milliards de francs, se situe immédiatement après ceux de la drogue et des armes (déclaration de Jacques Queyranne, ministre français des relations avec le Parlement). Vols dans les musées peu gardés, pillage de sites archéologiques, achat à des trafiquants locaux, tous les moyens sont bons pour se procurer ces oeuvres d’art dont la valeur a énormément augmenté. Quelques-uns font fortune en pillant le patrimoine du monde grâce à la corruption qui sévit dans les pays pauvres avec la complicité de grands musées et de salles des ventes prestigieuses. En tout cas, les objets volés ou achetés à bas prix sont acheminés dans les salles des ventes d’Amérique du Nord ou d’Europe où leur valeur est estimée à plusieurs centaines de milliers de francs alors que les complices locaux vivent dans la misère. D’où la réflexion désemparée de ce brocanteur sénégalais : "Les Blancs paient une fortune simplement pour regarder ces vieux objets dans les musées, ça ne tient pas debout. Il y a quelque chose de caché derrière tout ça, des pouvoirs occultes ou peut-être des multiplicateurs de billets !"

Le phénomène s’accentue actuellement et on en a plusieurs exemples.Au Nigeria des oeuvres d’art Yoruba ont été volées dans les musées d’Ife, de Jos, d’Owo et d’Esie. Au Niger les vases et statuettes anciennes des sites archéologiques de Bura, connus grâce à l’exposition itinérante "Vallée du Niger ", suscitent des trafiquants employant les populations locales pour des fouilles clandestines qui remettent en cause l’intégralité d’un site encore à peine connu. Les pillages sont en effet devenus un aspect de l’économie informelle qu’encouragent les rabatteurs ou les négociants. Des cantines entières de statuettes en bois ont été volées dans des locaux administratifs au Burkina Faso, tandis qu’en République démocratique du Congo, l’Institut des musées nationaux a été saccagé et pillé lors de la chute de Mobutu.  
L’Erythrée dispose de plus de 8000 sites où sont menacés les objets liturgiques de l’époque médiévale, mais aussi des manuscrits anciens et des armes qui sont cédés pour un faible prix. "Le pillage des pièces archéologiques et la destruction des sites sur le sol africain constitue une atteinte irréparable à l’histoire de l’Afrique et par là à l’histoire de l’humanité en supprimant à jamais la possibilité d’en reconstituer des pans entiers. Les moyens de comprendre ces objets disparaissent effectivement dès lors qu’ils sont sortis de leur contexte archéologique et séparés de l’ensemble auquel ils appartenaient. Seules les fouilles archéologiques menées par des professionnels peuvent permettre de leur restituer une identité, de les dater, de les localiser." (Préambule de la "Liste rouge", voir infra) Lutter contre le pillage, c’est protéger la culture, les rituels religieux, mais aussi l’histoire des pays où ces objets sont les instruments de la mémoire collective. Par ailleurs témoignages des savoir-faire locaux, ces oeuvres doivent être saisies, restituées et exposées dans leurs pays d’origine, pour en reconstituer le contexte, pour lutter contre leur désincarnation.

Les moyens d’action

Ils sont principalement de deux natures, policière et légale :
Une Red list (liste rouge) a été établie, visant à la sensibilisation menée depuis 1997 auprès des musées, des marchands d’art des polices et des douanes par l’ICOM (International Council of Museums). Elle consiste en une présentation en ligne des pièces d’archéologie africaine les plus recherchées au monde. Cependant sur les milliers d’oeuvres volées chaque année en Afrique, ne figurent sur cette liste que 8 catégories d’objets d’art africain vieux de plusieurs siècles, portés disparus et particulièrement exposée au pillage. Ils ont été volés dans des musées nigérians mal surveillés, sur des sites archéologiques du Mali ou vendus au plus offrant en Côte d’Ivoire, au Tchad ou au Cameroun. Il s’agit de terres cuites Nok, terres cuites et bronzes d’Ifé et statues en pierre d’Esie (Nigeria) ; terres cuites, bronzes et poteries de la vallée du Niger (Mali) ; terres cuites, bronzes, poteries et statuettes (Niger, Burkina Faso) ; statuettes en pierre du Burkina Faso et des régions environnantes ; terres cuites du Nord du Ghana (Komaland) et de Côte d’Ivoire ; terres cuites et bronzes dits Sao (Cameroun, Tchad, Nigeria) Cette liste a déjà porté ses fruits par la saisie de pièces de ce type aux Pays-Bas et à la salle des ventes de l’hôtel Drouot à Paris.
C’est ainsi qu’en juin 1999, Interpol a édité un CD-Rom répertoriant plus de 14 000 oeuvres d’art volées et recherchées, base de données qu’il est possible de charger via l’Internet. Mais la publication de ces listes en ligne est également dangereuse, car elle informe du marché parallèle et peut donner des idées aux trafiquants.
L’AFRICOM est le programme de l’ICOM pour l’Afrique, devenu indépendant en 1999 et siégeant à Nairobi. Portant dorénavant le nom de Conseil international des musées africains, il propose des actions concrètes : ateliers régionaux pour la coopération entre les services du patrimoine, de la police et des douanes ; élaboration d’inventaires en répertoriant et photographiant les collections, ce qui permet de les identifier en cas de vol. Sur le plan légal existe depuis 1970 à l’initiative de l’UNESCO, la convention internationale de lutte contre le trafic d’¦uvres d’art qui interdit l’importation, l’exportation et le transfert illicite des biens culturels. Elle a été ratifiée par la France, l’Italie et les Etats-Unis.

Quant à la Convention d’Unidroit (Rome, 24 juin 1995) qui régit le retour des biens culturels volés ou illicitement exportés elle n’a malheureusement pas été ratifiée par la plupart des pays signataires, en Europe occidentale, seules l’Italie et la Finlande qui se sont donné les moyens de l’appliquer. De plus, elle n’a aucun effet rétroactif et ne peut concerner que des objets volés récemment. Les pays africains, quant à eux, n’ont pas tous des législations adaptées et disposent rarement de moyens suffisants pour les appliquer. Certains, comme le Mali, pensent que l’éducation est un moyen de sensibilisation à ce problème et mettent en place l’enseignement de l’archéologie dans les écoles. Youssouf Cissé, ethnologue malien, prône une collaboration entre "pays riches drainant sans échanges ce patrimoine archéologique et pays trop pauvres pour le protéger". Signalons en passant les initiatives heureuses pour l’Afrique, mais partielles comme celles des pères catholiques Clamens et Convers ayant sauvé des insectes xylophages ou des destructeurs iconoclastes des oeuvres d’art africain du bois sacré de Lataha faisant la fierté actuelle des musées de Rietberg, Zurich, Genève, du Metropolitan Museum de New York ou de celui de Saint Etienne.

Les limites de l’action

Un scandale récent montre la limite des moyens de lutte, c’est celui des trois statues Nok issues de pillage au Nigeria et achetées près de 20 millions de francs à un marchand belge à la réputation douteuse. Figurant au catalogue du futur " Musée des arts premiers " du quai Branly, elles sont actuellement exposées au Louvre. À la mi-novembre se tenait à Paris au siège de l’UNESCO la cérémonie du trentième anniversaire de la signature de la Convention internationale de lutte contre le trafic d’¦uvres d’art. Et Lord Renfrew, directeur de l’Institut Mac Donald d’archéologie et autorité mondiale dans ce domaine, attaqua alors violemment Jacques Chirac en l’accusant d’avoir couvert l’acquisition par le musée des arts premiers de trois sculptures provenant du pillage de sites nok et sokoto du Nigeria. Ce faisant, la France finançait avec des fonds publics un trafic international. Il est à noter que malgré les tentatives de Jacques Chirac pour obtenir un arrangement avec le gouvernement nigérian, celui-ci refuse tout accord qui équivaudrait à un encouragement du pillage.

Malgré une prise de conscience récente et la mise en place de moyens de lutte contre le détournement de la mémoire d’un continent, l’Afrique subit toujours un pillage systématique qui détruit son patrimoine culturel, et malgré un certain nombre de succès, aucun moyen n’a réussi à mettre un terme à ce trafic très lucratif. Bien souvent les demandes de restitution restent incantatoires, le droit français (Code Napoléon de la propriété privée) opposait un rempart contre ces demandes pourtant légitimes.
L’Afrique est un continent qui présente la particularité d’être de façon récurrente pillée de ses hommes, de ses ressources matérielles, culturelles et spirituelles. Certes ce patrimoine artistique appartient à toute l’humanité ("les chefs-d’oeuvre du monde entier naissent libres et égaux", Manifeste de 1990 signé par 300 personnalités), mais il n’a pas à être "objet de commerce" (dit l’ancien directeur du Musée de l’Homme), il n’a pas à être sorti de son contexte et volé à la mémoire et aux yeux de ses premiers ayant droits. Cela soulève aussi le problème de la volonté politique et des moyens dont disposent les Etats africains pour préserver leur patrimoine, comme le relève P. Baqué (Un nouvel or noir, Paris-Méditerranée 1999). Certes, qui dit corrompu local dit forcément corrupteur étranger, mais en Afrique est nécessaire la pédagogie du goût et de l’appréciation du patrimoine, qu’il ne m’arrive plus d’insister longuement pour qu’un artisan local accepte enfin d’allumer toutes les ampoules de sa salle d’exposition, ce qu’il ne "fait que pour les Blancs".

DONGALA KODI Jean-Baptiste


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